Souvenirs de balade en forêt

On sait que, dans son œuvre, Proust n’a pas décrit une vie telle qu’elle fut, mais une vie telle qu’elle demeure dans la mémoire de celui qui l’a vécue. Et encore, cette formule est beaucoup trop approximative et grossière. Car ce qui joue ici le rôle essentiel, pour l’auteur qui se rappelle ses souvenirs, n’est aucunement ce qu’il a vécu mais le tissu de ses souvenirs, le travail de Pénélope de sa mémoration.

La photographie présentée ici rassemble quelques fleurs sauvages, cueillies dans un sous-bois en mai 2020, juste à l’issue du premier confinement. Les plantes ont tout d’abord été séchées entre des feuilles de papier durant quelques semaines. Puis disposées sur un fond blanc à la manière des planches répertoriées dans les anciens ouvrages de botanique. La composition obtenue a enfin été photographiée en plongée pour former un tableau floral. L’image a ensuite été déclinée en plusieurs versions, reflétant chacune notre relation au souvenir de cette journée. Pour traduire l’exaltation ressentie à ce moment de retour à la liberté, porteur de joie et de promesses nouvelles, on a donné à la scène l’illusion d’un feu d’artifice en bousculant la couleur des fleurs par un jeu approprié de calques et de modes de fusion.La version suivante marque l’inflexion du présent en un point où le passé s’annonce dans le futur qui arrive. Ici les passé, présent et futur se rejoignent et entr’ouvrent une porte vers un monde sans dimension temporelle, souvent caractéristique du noir et blanc. La dernière manipulation s’appuie sur un virage sépia et un flou de profondeur de champ pour signifier la progression du passé et l’avancée de l’oubli. L’accès donnant sur l’immuable s’est refermé sans qu’on puisse y pénétrer. Pénélope a de la matière à tisser et à réinventer.