Depuis 1805 le sort d’Auchy-lès-Hesdin est lié à celui de la filature. Le bourg qui avant la Révolution vivait dans le calme d’une abbaye bénédictine s’anima au son des sirènes de l’usine et au rythme des machines. L’entreprise, à l’origine créée par Jean-Baptiste Say en compagnie de deux financiers parisiens attirés par des perspectives de gain, fut plus tard absorbée par de puissants industriels de Roubaix et Tourcoing. Intégrée dans le giron des maîtres du textile du Nord de la France, elle en partagea les gloires et vicissitudes. Son activité fut développée, rénovée, réinvestie, fit la gloire du Second Empire, traversa le XIXème siècle et participa à la croissance du XXème . La ville d’Auchy vécut à l’ère du plein emploi. Le travail attira la population, qui attira les commerces, qui attira les emplois indirects … en une sorte de spirale que l’on croyait pérenne. Les nouveaux patrons de la cité, convaincus de l’importance de leur mission sociale multiplièrent leurs œuvres dans le logement, l’éducation, les loisirs comme la fanfare ou le club de colombophilie, l’accueil des indigents… Puis, avec la crise et la mondialisation financiarisée tout s’arrêta en 1989. Les investisseurs partirent vers des horizons plus prometteurs, emportant avec eux leurs aménités et laissant pour seul héritage un bâtiment abandonné, lourd à gérer et qui n’a été réinvesti que récemment.
Ce reportage restitue quelques-unes de nos photographies. Nous avons eu à cœur d’éviter toute posture nostalgique. Nos images proposent une lecture symbolique des lieux. Car l’ancienne filature ne se résume pas en un bâtiment où on fabriquait du fil. C’est aussi un espace architectural structuré par des rapports de pouvoir où chaque élément suscite un questionnement sur sa place et sa signification.

Dans la région, les murs des usines sont nécessairement de briques. Emprunté à l’architecture industrielle anglaise, ce matériau a donné sa couleur à la première vague d’industrialisation jusqu’à en devenir le symbole substantiel. A Auchy comme ailleurs, le capitalisme a changé la tonalité des lieux. Quand on s’engage dans l’enceinte de l’usine, on est accueillis par des ateliers en brique et notre regard se remplit de rouge. Cà et là sur le domaine, il subsiste pourtant quelques touches de blanc, rappelant qu’auparavant l’abbaye était faite de craie : un vieil atelier, un pigeonnier ... Mais il reste qu’à l’entrée de l’usine, le rouge brique domine. Tout est abrupt, on emprunte le chemin des ouvriers et des ouvrières et on ressent que l’espace est entièrement dévoué au travail.

Au XIXème siècle, qui dit usine dit forcément cheminée. Corollaire de la machine à vapeur, la cheminée est présente dans toute industrie qui se respecte et qui intensifie sa production. Son rôle ne s’arrête pas à sa fonction technique, elle matérialise aussi la puissance économique de l’entreprise. On la veut haute et imposante. Sans atteindre la taille des mastodontes de Lille, Roubaix, Tourcoing, celle d’Auchy est suffisamment grande pour que du sol il soit difficile d’en photographier le sommet. Pour l’atteindre, il faudra que l’on monte sur un toit plateforme. Mais que vient faire la cheminée en compagnie d’une tour féodale qui semble l’observer et une église complètement dépassée par sa hauteur ? .

On doit au style néo-gothique l’arrivée à Auchy en 1881 de quatre tours féodales avec la construction d’un imposant atelier. Il n’en reste plus qu’une, toute crénelée. Normalement, comme toute tour qui se respecte, elle devait monter la garde en surveillant de sa hauteur les environs. Ce qui est impossible puisque ses fenêtres étaient opacifiées, à l’image d’ailleurs de celles des ateliers de production. A quoi servait alors cette tour vaniteuse ? A rien ? Ne devait-elle sa présence qu’à un effet d’imitation, montrer qu’on était à la mode en s’inspirant du modèle du château de l’industrie, bien implanté dans la région? Est-ce que, comme on peut parfois le lire avec stupeur, c’était pour émanciper la classe ouvrière qu’on lui donnait accès à ce que l’on pensait être beau? Ou bien, les nouveaux maîtres des lieux jouaient-ils au Roi et à la Reine, ravis de pouvoir s’approprier ce symbole anachronique de l’ancien régime ?

L’église d’Auchy lès Hesdin, ancienne église abbatiale, propriété avant la Révolution de la communauté bénédictine, haut lieu de l’aristocratie pour avoir accueilli les sépultures des nobles et chevaliers tués à Azincourt, présente cette particularité commune au chat de Schrodinger : ne pas être et en même temps être sur le site de l’entreprise. Vendue séparément comme bien national, restaurée et rendue au culte, elle se situe désormais sur le territoire de la commune dont elle a remplacé l’ancienne église devenue trop vétuste. Officiellement, elle n’a plus rien à voir avec l’entreprise, n’étant plus sur son emprise foncière. Cependant, par sa proximité, elle est tellement présente que, vue de bas elle ne peut échapper regard des travailleurs et vue de haut à celui de la tour. On ne peut s’empêcher de comparer le tableau à un échiquier et de s’interroger sur le sens des rapports qu’entretiennent la Tour et l’Eglise. Est-ce que la Tour renverse l’Eglise ou bien signe avec elle une nouvelle Alliance ?

Quand on fait le tour des bâtiments pour rejoindre l’autre côté des ateliers, on est surpris par l’opposition entre les façades de devant et celles de derrière. La cour oppressante de l’usine laisse la place à un parc traversé par la Ternoise. La tonalité change. Le pigeonnier et un reste d’abbaye aux fenêtres cintrées adoucissent par leur couleur blanche la brutalité rouge de l’atelier plus récent. On perçoit vite que de ce côté de l’usine, le travail s’efface.

Toujours du côté de la Ternoise, l’alignement des ateliers amène à la résidence des propriétaires. Dans le Nord de la France, le patronat ne résidait jamais bien loin de son usine. Il est ici sur place, le parc étant suffisamment grand pour qu’on y construisit de vastes demeures destinées à loger une famille prolifique et son personnel ; la smalah en quelque sorte. La Smalah, un nom d’ailleurs attribué en 1875 à une nouvelle bâtisse par une curieuse association sémantique d’un signifiant d’origine arabe renvoyant à la vie dans le désert à une imposante demeure aux allures de manoir anglais. Le patron était aussi un chef tribal ! La Smalah désormais détruite, il ne reste plus que l’ancien château daté du début du XIXème siècle, le lumineux château blanc. A côté de lui, l’atelier de 1881 a posé son architecture emblématique de la puissance industrielle.

Château blanc, château rouge. Château résidentiel, château industriel. Deux châteaux qui se juxtaposent en un subtil agencement sans que jamais les ouvriers ne puisse accéder au domaine privé ni en croiser des yeux ses membres. On accède aux ateliers par le côté de la cour ; on entre dans le château blanc par le côté de la Ternoise. Les fenêtres du château blanc sont claires et transparentes ; celles des ateliers sont blanchies et opaques. Une hiérarchie du regard complète celle du pouvoir, séparant ceux qui accèdent à la clarté de ceux qui en sont privés, ceux qui ont accès à la vue de l’extérieur de ceux qui en sont coupés. Tu ne peux me voir. Je ne peux te voir. Nos deux mondes sont séparés.

Suite et fin de la visite. Parmi les quelques images retenues des ateliers, rappelant qu’ici des gens ont passé la majeure partie de leur vie, occupés à travailler, produire du fil et contribuer à l’enrichissement de l’entreprise, il y a cette surprenante fresque : un luxueux papier panoramique qui égayait le mess durant les 30 glorieuses, évoquant un paysage exotique, un rappel peut-être du débarquement de Christophe Colomb. Faut-il y voir le début de l’épopée du coton, dans sa version idéalisée, heureuse, inconsciente de ses méfaits et expurgée de tout remords ?